Déménagement

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L’architecture historique et sociale

sphre.jpgL’organisation sociale est une manifestation de la recherche de la forme minimale, une morphogénèse répondant à des rapports de force, des consolidations, des ruptures et des chemins de croissance. Tout se passe comme si la morphogénèse sociale, temporelle, dynamique, s’appuyait sur les lignes ruptures, historiques, de la surface -- ces phénomènes qui surgissent lorsque les contraintes sont trop importantes pour la forme. En effet et comme en architecture, les lignes de ruptures déterminent les formes minimales de résistance de l’édifice : à terme et a priori paradoxalement, ces lignes consolident la résistance de la forme face à ces mêmes forces de rupture. En ce sens, il n’y a pas de révolution, uniquement des reformations plus ou moins profondes du devenir dans le champ, universel et intemporel, de l’exercice des forces sociales. Des brèches devenues piliers.

Je pense que les évènements historiques majeurs peuvent s’étudier de cette façon, ou plutôt qu’il est possible de mesurer la position des forces sociales, leurs intérêts et leurs dangers, dans les cas de rupture et ceci avant que celle-ci ne soit consommée. Par manque de compétence en histoire, je ferai le parallèle avec les évènements de Mai 68, plus proche de nous. Mai 68 est en effet, de ce point de vue, remarquable. Ce fut d’abord un mouvement se méfiant des images, puisque celles-ci étaient celles du pouvoir, dans le contexte lourd, où l’identité vacille, de la décolonisation. Mais ce fut aussi un mouvement centré autour de l’image et de son appropriation. Affiches, fictions, documentaires, ciné-tract. Mai 68 s’affichera pour « faire voir », avec la ferme hypothèse de l’adéquation entre l’image, la réalité et la vérité. Une revendication imprégnée par le sentiment d’usurpation d’identité prenant des formes artistiques, intellectuelles ou simplement ironiques, pour mieux rejeter un discours politique vieilli. La manifestation d’une culture du débat portée par une jeunesse énergique.

Mai 68 a frappé fort au sein des vieilles habitudes politiques et sociales. L’impact a fait naitre des lignes de rupture sur la surface lissée du social. Et en court-circuitant par sa vitesse les mécanismes de renforts et de palliatifs que ce sont la justice et la législation, l’édifice de l’ordre tremblera (la violence est toujours le symptôme d’une cassure).

Mai 68 n’est pas une révolution avortée. Comme tout phénomène d’impact, ses lignes de rupture sont aujourd’hui les lignes de résistance de la forme sociale, de telle sorte qu’il apparaitra très tôt l’impossibilité de la révolution. La dialectique révolutionnaire n’est pas autre chose que ces brisures devenues lignes de maintien : l’endroit par où passent des forces trop importantes pour les contenir, et l’endroit où se maintien le nouvel édifice. A tel point que l’après Mai 68 semble finalement se moquer pas mal du débat, dans la mesure où celui-ci est absorbé dans un effet d’image, lignes de force qui portent le tout pour sa cohésion : précisément comme le réclamait la forme des manifestations que l’on nomme Mai 68. Dès lors, après la transformation de l’image patriarcale en image réappropriée, c’est-à-dire la pleine entrée de la société dans celle du spectacle civile, et à moins que celle-ci ne vole en éclat (aucun signe ne va dans ce sens) emportant avec elle des pans fondamentaux de la société, il ne faut pas s’étonner d’une réactivité conventionnelle, ou au mieux habituelle, dans le domaine des arts ou des idées, et ceci face au moindre phénomène. Etat de l’art, de la critique et de la pensée qui entre dans l’ordre des lignes de maintien (ce que l’on pourrait appeler la phénoménophagie de la société contemporaine). Cette direction n’est pas sans question d’identité (une interrogation -- ou une simple affirmation -- que je trouve très présente dans l’art contemporain) et de destination. Ce fut d’ailleurs ce sillon que creusèrent les réflexions post-68 en interrogeant l’industrialisation, la croissance économique, la politique de conquête et la mondialisation.

Un impact ne se planifie pas. Il est le résultat d’un ensemble de forces que la forme sociale ne peut contenir : le résultat d’une crise, d’un manque d’expression sociale de la liberté humaine, qui se cristallisent par la suite en possibilités. La pensée en termes de rapport de force dans un système stable est la trace d’une forme sociale non minimalisée : non optimisée en termes d’effort et de coût, quelqu’en soit leur nature. En ce sens, toutes les politiques de la rigueur et de l’ordre excessif sont des politiques du court terme qui ne peuvent déboucher que sur d’autres impacts. Tout édifice ne peut s’étendre pour un mieux supposé sans faire l’économie des forces auxquelles il s’offre1. La décision est ensuite une chose délicate : si l’on peut analyser la position des forces et imaginer le devenir de la forme sociale, il est plus difficile (et légitime ?) de les orienter dans un sens voulu dans la mesure où les volontés sociales et politiques sont, dans ces moments, à la fois dans un tout dont ils dépendent de manière parfois quasi-déterministe, et à la fois en rupture. La compréhension de ces phénomènes supposent un recul par rapport à l’ordre et la rupture. Une position d’observateur distant d’autant plus difficile à tenir que la temporalité s’accélère. C’est ici, et en d’autres temps, que se pose la question de la législation, entre l’ouverture et la fermeture. La forme minimale ne serait-elle pas, en plus d’être la plus économe et la plus robuste, la plus ouverte ?

1. Dans la mesure où la paix sociale est recherchée, il convient de situer patiemment dans quel endroit on la loge : en tant qu’objectif ou en tant que moyen à d’autres fins. Car si l’on célébrait des Dieux dans les solides temples grecques, il serait étrange que l’on bâtisse aujourd’hui un simple esthétisme.

Georges Didi-Huberman

« On ne fait jamais que l’histoire du temps présent. »




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